Photographier le patrimoine des jardins : grand angle, focale, diaphragme / Rivière serpentine, ah-ah, coulée

Vue de la rivière Serpentine, jardin du Pré Catelan (Illiers-Combray, Eure-et-Loir). © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Vanessa Lamorlette-Pingard.Depuis plusieurs mois, l’Association des Parcs et Jardins en Région Centre-Val de Loire (APJRC) travaille en étroite collaboration avec le service Patrimoine et Inventaire (SPI) à la valorisation et la reconnaissance du patrimoine des jardins. Les photographes du SPI s’étaient jusqu’alors peu confrontés au patrimoine végétal et s’interrogeaient quant à la méthodologie et à la retranscription du travail de recherche. S’il a fallu adapter la richesse du vocabulaire typologique et technique des jardins (1) à la rigueur scientifique de la plate-forme de diffusion des données du SPI, les découvertes ont été nombreuses et partagées lors de la rencontre du 8 novembre dernier entre chercheurs et photographes pour échanger sur le thème de la photographie de jardins.

Pierre Thibaut, photographe du service du patrimoine culturel de la Région Hauts de France, était le parfait médiateur puisque son regard expert a fait le lien entre la photographie de patrimoines bâtis et celle de patrimoines paysagers. Titulaire du diplôme « jardins historiques, patrimoine et paysage » de l’École nationale supérieure d'architecture de Versailles, il a longtemps étudié le patrimoine bâti et paysager ainsi que leurs représentations iconographiques.

Le rendez-vous est pris dans deux jardins d’Eure-et-Loir, choisis pour leur composition remarquable, leur intérêt historique et leurs nombreuses différences typologiques (aménagements paysager et hydraulique, statut, superficie, références historiques et décoratives, rapport au public, etc.).
Façade sud, vue de l'entrée du château de la Rivière (Pontgouin, Eure-et-Loir). © E. de Vitry.
Le château de La Rivière à Pontgouin est agrémenté d’un parc historique avec un carré en île, un parc forestier en étoile, les traces d’une séquence d’accès en patte d’oie, un réseau de canaux alimentés par l’Eure et une mise en scène esthétique des espaces de culture. Ancienne propriété des Chanceliers d'Aligre, le parc s’est progressivement constitué entre 1614 et 1794. L’ensemble a été peu modifié depuis quatre siècles et se développe aujourd’hui sur près de 50 hectares. Ce domaine privé, en grande partie inscrit au titre des monuments historiques, est ouvert quatre mois par an au public. Son propriétaire s’attache à redonner l’atmosphère historique et à valoriser le génie du lieu par différents travaux de restauration.

Vue de la koubba et du pigeonnier, jardin du Pré Catelan (Illiers-Combray, Eure-et-Loir). © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Vanessa Lamorlette-Pingard.Le jardin paysager du Pré Catelan opère une agréable transition entre le centre-ville d’Illiers-Combray et la campagne environnante de la vallée du Loir. Dessiné par Jules Amiot, le jardin est créé dans la seconde moitié du 19e siècle et classé au titre des monuments historiques en 1999. Le label « jardin remarquable » lui est attribué dès sa mise en place en 2004 par le ministère de la Culture et de la Communication. La promenade évolue entre des fabriques inspirées du Moyen Âge et de l'Orient, des ponts et rocailles, une grotte artificielle, un ruisseau en serpentine et la fameuse allée d’aubépines rendue célèbre par l’écrivain Marcel Proust (2). Dès la fin du 19e siècle, ce jardin d’à peine 1 hectare ouvre ses portes au public. En 1964, il devient la propriété de la commune. L’entretien et la restauration sont assurés depuis 1991 par le Conseil départemental d’Eure-et-Loir. Le jardin est restauré à cette période : il n’est pas replanté à l’identique mais reste fidèle à l’esprit de la fin du 19e siècle et conserve ses éléments architecturaux emblématiques.

Sur place, Pierre Thibaut et Charlène Potillion, chargée de mission de l’APJRC, expliquent qu’il est important de commencer par arpenter le site pour comprendre le lieu, sa typologie, la transition entre les espaces aménagés, les vues ouvertes ou fermées sur le paysage environnant, une fabrique, ou encore un arbre remarquable, etc. Les chercheurs ont détaillé les différentes typologies de l’art des jardins avec leurs principales caractéristiques afin que les photographes puissent les identifier par la suite. Ainsi, un jardin régulier se définit principalement par un ou plusieurs axes de composition et de symétrie, des formes géométriques simples et des effets de perspectives (3). Un jardin irrégulier présente quant à lui un aménagement donnant l’illusion d’effets naturels (4). Enfin, un jardin mixte réunit les particularités des deux typologies (5). Positionnés sur la terrasse à l’arrière du château de la Rivière, la lecture régulière du site s’impose d’elle-même aux photographes. Cette lisibilité est renforcée par la ligne des canaux, l’alignement des arbres, etc. Dans ce cas précis, le photographe se poste dans l’axe principal de composition pour faire ressortir le rendu régulier de l’aménagement. L’objectif doit saisir et retranscrire la domination de l’homme sur la nature.
 Une photographe à l’œuvre dans le Parc floral d’Apremont-sur-Allier (Cher). © Association des Parcs et Jardins en Région Centre-Val de Loire, Charlène Potillion.
Changement d’échelle au jardin du Pré Catelan où la ligne de conduite est plus subtile pour le placement du photographe. La prise de vue doit révéler le naturel de l’aménagement à travers la courbe de la rivière serpentine, l’ondulation des sentiers, l’étagement des plantations, la disposition apparemment anodine des fabriques, etc. Le regard et l’attention se réveillent. Les questions techniques se précisent pour valoriser le site : luminosité, couleurs des essences végétales environnantes, échelle, etc. Pierre Thibaut donne les clés de lecture pour comprendre physiquement et intellectuellement l’espace afin de trouver les meilleurs points de vue photographiques.

La nature éphémère et la fragilité de conservation des aménagements paysagers peuvent rendre difficile l’analyse des jardins. Monument vivant, l’œuvre végétale et paysagère est un palimpseste. La photographie de jardin est une démarche indispensable à la recherche et au travail de l’Inventaire car elle permet de donner un état du lieu à un moment donné et de garder une trace visuelle des aménagements réalisés. L’objectif n’est pas de réaliser des clichés esthétiques, ni des détails de collections botaniques, mais plutôt de rendre compte du tracé et des aménagements paysagers du site. Cette journée témoigne également de l’importance du travail d’échanges entre le chercheur et le photographe puisque la restitution objective de l’image doit répondre à la compréhension et l’interprétation du site étudié.

(1) BÉNETIÈRE Marie-Hélène, Jardin : vocabulaire typologique et technique, sous la dir. de M. Chatenet et M. Mosser, CMN/Monum, Editions du patrimoine, Paris, 2000.
(2) Marcel Proust célèbre le jardin du Pré Catelan dans son Œuvre littéraire où il devient le parc de Swann dans À la Recherche du Temps Perdu ou encore le jardin des Oublis dans Jean Santeuil.
(3) BÉNETIÈRE Marie-Hélène, Jardin : vocabulaire typologique et technique, op. cit., p. 48.
(4) Ibid., p. 49.
(5) BÉNETIÈRE Marie-Hélène, Jardin : vocabulaire typologique et technique, op. cit., p. 51.


Charlène Potillion, chargée de mission à l’Association des Parcs et Jardins en Région Centre-Val de Loire

Légende des photos :
- Vue de la rivière Serpentine, jardin du Pré Catelan (Illiers-Combray, Eure-et-Loir). Cl. Vanessa Lamorlette-Pingard.
- Façade sud, vue de l'entrée du château de la Rivière (Pontgouin, Eure-et-Loir). Cl. E. de Vitry.
- Vue de la koubba et du pigeonnier, jardin du Pré Catelan (Illiers-Combray, Eure-et-Loir). Cl. Vanessa Lamorlette-Pingard.
- Une photographe à l’œuvre dans le Parc floral d’Apremont-sur-Allier (Cher). Cl. Association des Parcs et Jardins en Région Centre-Val de Loire, Charlène Potillion.

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